EXPOSITION D'UNE NOUVELLE THÈSE SUR LE MODE DE REPRODUCTION DU SCHTROUMPF (SCHTRUMPFULUS CAERULEUS),

 

par Cosmogol Nonante-Neufpointneuf, professeur agrégé de mythozoologie à l'Institut Planétaire de Thaumaturgie Appliquée de Brie-Comte-Robert

 

INTRODUCTION

 

Les savants se sont souvent interrogés sur le mode exact de reproduction des petites créatures bleues connues sous le nom vernaculaire de Schtroumpfs (Schtrumpfulus caeruleus). Il est vrai que cette espèce a été découverte fort récemment, il y a douze ans à peine, lors de forages pétroliers effectués dans la Forêt Maudite par la Speedol Petroleum Company sur l'initiative de son président-directeur général, M. Démétrios Rastapopoulos.

 

I. L'habitat de Schtrumpfulus sp.

 

1 - L'habitat des Schtroumpfs est très restreint. La seule colonie connue à ce jour, sise dans la mystérieuse vallée des Morts de Rire est très difficile d'accès et consiste essentiellement en une agrégation de champignons d'une hauteur pouvant atteindre quatre-vingts centimètres et de couleurs vives, assez semblables par la forme aux spécimens du genre Boletus ; les Schtroumpfs creusent leurs nids dans ces champignons qu'ils consolident ingénieusement par des poutres et des solives en bois.

 

2 - Le gigantisme de ces champignons a été objet d'un vif débat parmi les éminents mycologues de la prestigieuse Hogwart's School of Witchcraft and Wizardry, mais il est généralement admis qu'il est dû au fort taux de poussières radioactives présentes dans l'atmosphère de la région. En effet, c'est dans la vallée des Morts de Rire que fut larguée la première bombe nucléoquantique lors de la Troisième Guerre extragalactique, qui opposa l'Empire végan au royaume d'Euphor quinze mille ans avant notre ère.

 

3 - Cependant, l'intense bombardements de rayons gamma consécutif à l'explosion ne semble pas avoir significativement affecté la morphologie de l'espèce schtroumpfienne. La classification zoologique des Schtroumpfs a posé un autre problème de taille aux biologistes. S'il a été relativement facile de les placer dans l'embranchement des cordés, la présence d'une colonne vertébrale n'a été décelée qu'il y a trois ans par mon estimé confrère Achmed Kouyü : en raison de l'extrême rareté de l'espèce, la dissection d'un spécimen est encore aujourd'hui strictement interdite. Les forts vents qui soufflèrent lors de l'hiver 2758 sur la vallée des Morts de Rire, réduisant le taux de radionucléides en suspension dans l'air, me permirent de mener six mois durant, sans trop de dangers, une investigation in situ pour éclaircir le cycle de reproduction des Schtroumpfs.

 

II. Exposé du cycle de reproduction de Schtrumpfulus sp.

 

1 - Lors de mes recherches dans la vallée des Morts de Rire, je découvris que le cycle de reproduction des Schtroumpfs, tout à fait original, justifierait qu'on les place dans un tout nouveau groupe au sein des Tétrapodes. En fait, ce cycle s'apparente à celui de ces xénomorphes d'origine inconnue qui contaminèrent le remorqueur spatial USCSS Nostromo en avril 2122, anéantirent en 2179 la colonie de terraformation de la planète LV426 ainsi que le complexe pénitentiaire Fury 161 et le vaisseau scientifique USM Auriga en janvier 2381. Voici ce cycle en détail :

 

2 - Tout d'abord, il faut savoir que la majorité des Schtroumpfs observés sont asexués ; les spécimens mâles et femelles, beaucoup plus rares, n'ont pu être observés directement, ce qui laisse à penser qu'ils doivent vivre dans de profondes galeries souterraines, à la manière des termites, des fourmis ou des Hobbits. Toujours est-il que la, ou les femelles Schtroumpfs, pondent leurs oeufs dans les marécages putrides qui tapissent la vallée des Morts de Rire. Ces oeufs, que l'on trouve en chapelets de plusieurs dizaines, sont à peu près de la grosseur d'un oeuf de pigeon, de couleur bleu-vert et munis d'une coquille molle ; lorsqu'ils sont plongés dans l'eau, ils se dilatent et se contractent, ce qui leur donne l'apparence de grenouilles ou de crapauds.

 

3 - Ce mimétisme explique que les oeufs de Schtroumpfs soient fréquemment ingérés par des échassiers du genre cigogne (Ciconia sp.), fort courants dans la région. Une fois ingéré par l'oiseau, l'oeuf éclot en moins d'une heure, libérant une larve vermiforme et bleuâtre, longue d'un ou deux centimètres, qui se fixe sur la paroi du gésier de l'animal et le parasite pendant trois semaines environ, ce qui l'affaiblit considérablement. Progressivement, les pattes de la larve schtroumpfienne poussent ; une queue se développe et une sorte de crête chitineuse très acérée se forme sur le devant de la tête.

 

4 - Lorsque la larve a atteint dix centimètres, elle sort du corps de la cigogne en déchirant le gésier et la chair grâce à cette crête : ce traitement est souvent fatal pour l'oiseau. Une fois sortie, la larve peut se développer dans les eaux du marais jusqu'à l'âge adulte sans craindre d'éventuels prédateurs : en effet, la couleur bleue des Schtroumpfs s'explique, selon mes analyses, par le fort taux d'acide cyanhydrique contenu dans leur sang. A l'âge adulte, les Schtroumpf adoptent des mœurs terrestres et leurs queues régressent à un stade embryonnaire ; leur cerveau développé, leurs quatre membres munis chacun de quatre doigts, dont un pouce opposable pour les membres antérieurs, les rend aussi habiles pour les travaux manuels que l'homme, avec qui ils partagent également la posture bipède. À noter que, peut-être par l'effet d'une quelconque pudeur, les Schtroumpfs adultes camouflent leurs crêtes d'un bonnet de tissu blanc (rouge pour le Schtroumpf dominant).

 

5 - Il ressort de tout ceci que les cigognes auraient depuis longtemps disparu de la vallée des Morts de Rire si elles n'avaient pas développé un ingénieux mécanisme d'autodéfense : chque fois qu'elles voient un jeune Schtroumpf, tout juste sorti de l'état larvaire, elles le saisissent dans leur bec et le déposent le plus loin possible de leurs sites de nidification. Cela explique l'existence de colonies schtroumpfiennes, et contribue également à la propagation de l'espèce ; les Schtroumpfs connaissent d'ailleurs toutes sortes de contes, mythes et légendes pittoresques à propos des cigognes qui apportent les bébés Schtroumpfs, la lune bleue qui annonce leur venue, les fées des marais, etc.

 

6 - Les colonies de Schtroumpfs sont entièrement composés d'individus asexués ; toutefois, j'ai pu observer un spécimen considéré par les autres Schtroumpfs comme étant femelle, et qu'ils appellent d'ailleurs la Schtroumpfette. Après analyse de son caryotype, j'ai constaté qu'il comprenait des chromosomes XXY, ce qui équivaut chez l'être humain à une anomalie génétique connue sous le nom de syndrome de Klinefelter. D'ailleurs, les caractères sexuels féminins de la Schtroumpfette, ainsi que son comportement erratique et ses facultés mentales déficientes me paraissent en être les signes.

 

CONCLUSION

 

Assurément la découverte inopinée de Schtrumpfulus sp. est un pas décisif dans l'évolution de la zoologie terrienne. Car, si depuis plus de huit siècles l'espèce humaine a exploré la Galaxie de long en large et noué des contacts avec des centaines de civilisations extra-terrestres, si le progrès technique résultant de ces contacts fut plus impressionnant, plus décisif que les précédentes révolutions industrielles dans leur ensemble, il est rassurant pour tout scientifique de savoir que là, tout près de lui, à quelques centaines de kilomètres seulement de l'une de plus grandes mégalopoles de la galaxie, subsiste une petite part d'inconnu, qui ouvre des perspectives sans limites. Cela est rassurant, et beau en vérité, aussi beau qu'une symphonie de Michel Farinet, aussi pénétrant qu'un film de Max Pécas.

 

Paris, U.T., le 15 décembre 2760.

 

 

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